Balata : entretien avec Mahmoud

Ce texte fait partie d’une série de billets  d’Alice Rothchild  sur le blog de « Pluto Press » qui a publié son livre « Broken Promises, Broken Dreams » Stories of Jewish and Palestinian Trauma and Resilience

Traduction et photos d’Amitié Lille Naplouse http://plutopress.wordpress.com/2013/06/28/balata-the-occupation-of-body-and-mind-alice-rothchild-in-palestine-and-israel-20062013/

Balata : entretien avec Mahmoud naplouse-paula-220-300x225

Balata

Se rendre au Camp de réfugiés de Balata dans le centre culturel Yafa et y passer la nuit dans leurs chambres d’hôte vous confronte toujours à une dure réalité : chaque année les réfugiés de ce camp se sentent davantage désespérés.

Mahmoud, 47 ans, est le chef du service de santé de ce camp. Il ne voit rien qui soit susceptible de modifier mon opinion.

Balata, un des camps aux abords de Naplouse, est le camp de réfugiés palestiniens le plus peuplé. C’est le miroir de tous les
autres camps : depuis des décennies, des générations de réfugiés ont attendu, combattu et survécu dans ce camp.

Les Nations Unies l’ont créé, au début des années 50, après avoir vu 830.000 réfugiés vivre pendant 2 ans, sans soutien officiel, dans toute la Cisjordanie et dans les pays arabes voisins où ils se sont réfugiés dans des caves, dans les montagnes, dans des églises, des écoles et des mosquées.

L’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient), dont la création en 1949 était censée répondre à la crise temporaire des réfugiés, a construit des camps de toile sommaires. Il a loué un terrain de 1 km2  pour 5.000 réfugiés arrivés à Balata en provenance, pour la plupart, de la région de Jaffa.

Nous pouvons voir sur une photo de 1953 qu’il s’agit de toute évidence d’une organisation provisoire : des  rangées de tentes et devant celles-ci un chameau majestueux.camp-de-balatahcc-139-300x200

Cinq ans après, L’UNRWA a commencé à construire des petites unités, 3 mètres sur trois pour chaque famille, (ce qui est probablement la taille d’une des plus petites de vos salles de bain).

Imaginez une mère de famille issue de la classe moyenne de Jaffa, arrachée à tout ce qu’elle connaît, qui essaie de se débrouiller avec ses
nombreux enfants, un mari humilié et sans travail, des ressources insignifiantes, des vivres qu’on leur distribue, des conditions sanitaires
médiocres, juste après une suite de  traumatismes et dans un entassement d’individus totalement inhumain.

 Voilà l’histoire de Balata. Mais l’esprit humain est fort, et petit à petit les familles ont étendu leurs espaces d’habitation. Elles ont ajouté des pièces dans un agrégat de construction, sans  planification.

Au milieu des années 60 (cette mère dont je viens de parler a lutté maintenant depuis plus de dix ans) une infrastructure a commencé à se développer, un réseau d’égouts a été créé. L’expansion horizontale a atteint ses limites et les familles ont commencé à construire verticalement.

Le grand-père de Mahmoud est né à Haïfa. Il est arrivé au camp quand son fils avait environ 10 ans. Il possédait un restaurant-hôtel qui marchait bien, mais il a fui quand les bombardements ont commencé ; il a tenté de retourner pour retrouver ses biens mais en vain ; alors il s’est enfui avec sa famille à Jenin, Naplouse ; il a vécu dans les montagnes jusqu’à ce qu’il arrive à Balata.

Cet homme d’affaire, fier, fortuné avait tout perdu. Il est devenu totalement dépendant de L’UNRWA.

La mère de Mahmoud est née en août 1948. Sa famille, (dont sa propre mère, dans un état de grossesse avancée) a marché des environs de Lydda jusqu’à une cave à Rafidia, où elle est née.

Après une année dans cette cave, toute la famille a gagné le camp de réfugiés de Balata où le grand père a vendu des légumes.

C’est dans ce camp que les parents de Mahmoud se sont rencontrés. Ils ont eu 7 enfants et toute la famille ainsi que les grands-parents ont vécu dans une maison de 60 m2.

À cause de ces conditions de vie désespérantes, beaucoup de réfugiés ont quitté ce camp pour aller en Jordanie, ou bien dans des villes du Moyen-Orient, de la région du Golfe, ou vers l’Europe et les USA.

Selon les statistiques des Nations Unies, tout le monde dans le camp est enregistré officiellement comme réfugié. Vers la fin 2012 quelque 29.000 personnes y sont entassées ; dans chaque maison de 60 à 80 mètres carrés trois à quatre générations vivent sans intimité et sans espace. Les maisons se touchent les unes les autres : « On entend tout ce que font les autres ; l’intimité n’existe pas, on ne sait même pas ce que cela peut signifier ; chacun est mêlé aux affaires des autres  ».

naplouse-1142-199x300La plupart des maisons sont sombres et humides et il y a de la moisissure et autres risques sanitaires. Cela crée beaucoup de tensions sociales, de disputes et de problèmes psychologiques. Bien évidemment, Balata est devenu le leader politique des camps de réfugiés et il a une longue histoire de soulèvements, de manifestations et de heurts avec l’armée israélienne. C’est ici qu’a débuté la première Intifada et que sont morts les premiers martyrs. Pendant la deuxième Intifada, le camp était plein de militants et d’armes et la violence faisait rage à l’intérieur et à l’extérieur. Deux cent quarante-six personnes ont été tuées et presque tous les hommes adultes ont été emprisonnés en Israël.

Avant 2000 à Balata il existait une classe ouvrière : 60% des hommes travaillaient en Israël. Après 2000, avec le début de l’Intifada, le camp a été entièrement bouclé, entouré de fils de fer barbelés. Les entrées étaient fermées, on voyait des soldats partout. Des couvre-feux de 1 à 100 jours  n’étaient pas rares. Nous étions devenus « une résidence sécurisée » nous fait remarquer ironiquement Mahmoud.

En 2002, on a levé le couvre-feu tous les trois jours, pendant quelques heures, pour permettre aux familles de se ravitailler, au personnel
des Nations unies d’apporter de l’approvisionnement, aux malades de  recevoir des soins médicaux.

Les enfants ne pouvaient pas aller à l’école. Tout le système éducatif était détruit, les travailleurs étaient sans travail, des tireurs étaient
partout. Et ce fut le début de la construction du mur de séparation, une construction intimidante. Il était pratiquement impossible d’obtenir des autorisations ; « Nous étions coupables tant que nous n’avions pas prouvé que nous étions innocents ».

En 2006 les choses ont commencé à se calmer, l’Autorité Palestinienne a rétabli une certaine sécurité, mais il devint clair qu’ils protégeaient plus les colons israéliens que les Palestiniens. Les colonies prenaient de l’expansion et les restrictions à la libre circulation
des Palestiniens devenaient plus strictes.

Le camp est clairement devenu une cocotte-minute prête à exploser au fur et à mesure que la situation économique et les conditions de vie ont empiré : plus de corruption, de pauvreté, de chômage.

Aucune économie fonctionnelle n’existe, les Israéliens contrôlent les certificats de naissance, les licences de travail, les licences d’exportation, etc…

Alors que, depuis 2004, le revenu était resté stable, les prix ont augmenté de 5 à 6 fois. En 2004 un kilo de pain coutait un shekel, il en coute 4 maintenant.

Les entreprises doivent fermer leurs portes. Plus récemment des hommes ont pu obtenir des permis pour aller travailler en Israël, mais cela n’a jamais concerné plus de 10% des hommes. 5 à 10% des travailleurs entrent en Israël illégalement.

L’Autorité Palestinienne a embauché 25 à 30% de travailleurs palestiniens et le secteur privé 10 à 15%. A l’heure actuelle, le chômage à Balata, est néanmoins de 46 % et encore plus élevé pour les jeunes de moins de 29 ans.

Il y a 3 écoles de l’UNRWA qui vont du de la 1èreclasse  à la 9ème  avec 6.000 enfants âgés de 6 à 15 ans. Ensuite les étudiants vont dans l’enseignement public à l’extérieur du camp. Comme vous pouvez l’imaginer, les classes sont surpeuplées. Leurs moyens sont insuffisants
et non adaptés aux besoins des élèves. Le très grand nombre de jeunes est un sérieux problème ; dans le camp il n’y a aucun espace, aucune aire de jeu, « ils ne peuvent pas respirer ». Les enfants nés lors de la 1ère Intifada sont devenus des combattants lors de la seconde Intifada. Ils n’ont pas connu d’autre vie. Ils ont été témoins ou victimes de plus d’arrestations, de bombardements, d’attentats suicide, de problèmes sociaux qu’il nous est possible d’imaginer.

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Sur les murs de Balata

Mahmoud se met à parler de la situation des Palestiniens en Cisjordanie. Il remarque que parmi les gens éduqués le chômage est de 56% ; sur les 252.000 étudiants palestiniens combien auront un travail, une fois leurs diplômes obtenus ? Ils peuvent rarement voyager et
il n’y a aucune économie de marché fonctionnelle. Mahmoud évoque le secteur C (sous contrôle israélien) où l’Autorité Palestinienne avait prévu de construire une nouvelle ville : les plans étaient préparés,  les fonds étaient collectés, les ingénieurs étaient prêts mais le jour où le projet devait démarrer l’armée israélienne a déclaré le secteur zone militaire fermée.

Une grande partie de Jéricho est très fertile avec des palmiers dattiers. Deux mille Palestiniens y vivaient, mais les Israéliens ont pris
possession de leurs  terres n’en laissant que 5% aux Palestiniens.

Quelle sorte d’entreprises peut-on créer ici ? Autant oublier  les plans de l’ancien premier ministre pour un miracle économique.

Dans le passé, le Golfe était notre Mecque, mais après la première guerre du Golfe  ils nous ont virés du Koweït. Ne pouvant plus obtenir de l’aide de la part de «mes frères du Golfe », obtenir des passeports,  voyager est devenu plus problématique. Alors les Palestiniens se sont sentis de plus en plus coincés à la fois par les Israéliens et par les arabes, sans aucune option.

Ce qui arriva c’est qu’ils sont devenus suicidaires et très violents. C’est la première fois que j’ai entendu parler de suicide chez les
Palestiniens, sauf pour les attentats suicide, mais maintenant cela devient plus courant.

Mahmoud met en place un projet psychosocial qui cible principalement les jeunes garçons de la cinquième à la neuvième classe.

Je peux entendre la colère et la frustration dans sa voix quand il explique que les écoles sont épouvantables : un niveau élevé de violence,
un niveau d’instruction faible, et un taux d’illettrisme à 50%. L’école n’a pas de sens, les étudiants n’ont pas d’avenir, les enfants sont en difficulté chez eux et dans la rue.

Il y a de plus en plus de problèmes à cause de la toxicomanie et des suicides chez les jeunes qui sont  de plus en plus fréquents.

Mahmoud nous raconte alors l’histoire consternante d’un jeune qui, sans être armé, a tenté d’entrer dans une colonie. Pourquoi ? Le suicide est interdit dans l’Islam, mais s’il est tué alors il devient un martyr. S’il ne meurt pas, il va en prison. Là il va être nourri, il va pouvoir fumer et trainer avec des amis. Cela arrive tous les jours, par ce qu’il n’y a pas de solution en vue et pas d’avenir.

Une autre histoire consternante : il y a 2 nuits, les Israéliens ont arrêté 4 jeunes. Ceci arrive 2 fois par  semaine. « Personne n’essaie de faire quelque chose, personne n’y prête attention ». Pourquoi sont-ils arrêtés ? Ces 4 étudiants étaient sur le point de passer l’examen pour avoir leur diplôme d’études supérieures ce qui était pour eux un enjeu considérable ; maintenant leur vie est effectivement détruite.

Le programme de Mahmoud offre un suivi psychosocial individuel et familial. Le service de guidance se trouve dans l’école. Et dans chaque école il y a un conseiller pour 2.000 enfants (presque tous présentent un  état de stress post-traumatique). Ce service propose beaucoup d’activités, des thérapies par la musique, du psychodrame, de l’alphabétisation.

Mahmoud trouve que l’illettrisme est un fauteur de troubles, mais ces jeunes « Ils sont perdus »,   travaillant tôt au marché de légumes pour subvenir aux besoins de leur mère, avant de se rendre dans une école dont les programmes sont de plus en plus inadaptés.

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Sur les murs de Balata

Les enfants les plus violents sont les fils des martyrs. Ces enfants-là maintenant battent leurs parents. Ils ont connu l’humiliation de
leurs parents aux checkpoints, les arrestations la nuit alors que toute la famille est terrorisée, ils ont vu et leur père et leur mère passés à tabac et humiliés  devant eux. Les forces israéliennes ont, avec succès, attaqué le psychisme et la santé mentale des enfants palestiniens. Ils ont détruit l’organisation familiale et sapé l’autorité dans des familles autrefois saines.

Mahmoud  explique que, autrefois, ces problèmes n’existaient pas. Le respect pour les parents était total.

Lui s’est sorti de Balata  par l’instruction, avec un diplôme de l’université de Birzeit.  « Voilà tout mon patrimoine ».

Il a 3 sœurs et 3 frères, tous ont reçu de l’instruction. L’une est infirmière, les autres juriste, commerçant, directeur d’hôpital, conseiller de
Fayyad pour les relations avec les médias. Un autre vit à Rome où il pratique la médecine douce.

La nouvelle génération, née à Balata, n’aura pas cette force mentale, elle ne choisira pas de se dire : « Je ne  vivrai plus jamais à Balata, je n’élèverai jamais mes enfants à Balata. Ce n’est pas un bon endroit, c’est un endroit qu’il faut quitter si on en a l’occasion. Vivre  65 ans dans ce lieu c’est trop »

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Les murs de Balata

A ce point de la conversation, nous avons quitté Mahmoud et nous sommes partis à pied visiter le camp et je me sentais profondément triste. Le traumatisme, la rage et le désespoir me rendaient physiquement malade. En voyant les rues sales, les enfants nu- pieds, les étroits chemins de pierres, les maisons penchées sur nous, le regard sans espoir de beaucoup de mères de famille, les marchands dans leur boutique, j’ai rangé mon appareil photo. Les mots « tourisme de territoires occupés » traversent mon esprit, je ne peux plus rien regarder, mais je ne peux pas non plus tourner les talons. Peut-être tout ce que je peux faire c’est partager mon indignation avec vous et peut-être, la prochaine fois que quelqu’un dira que le problème des réfugiés n’est pas à l’ordre du jour, vous pourrez lui parler des hommes, des femmes et des enfants, du camp de réfugiés de Balata qui tiennent bon malgré la fatigue.

 

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