Un 1er mai à Qusra

9 05 2013

Comme vous le savez peut-être, Claire et moi sommes à Naplouse jusqu’en juillet. Nous avons souhaité rendre visite à notre ami Abdelatheem Owda, maire de Qusra. Il était venu en novembre dernier à Lille pour témoigner lors de la semaine de la solidarité internationale. Nous avons profité d’un jour de congé pour nous rendre au village. Shadi, volontaire francophone depuis plusieurs années à Project Hope, nous accompagnait en tant que traducteur.

En fin de matinée, nous avons été chaleureusement accueillis à la mairie de Qusra par Abdelatheem Owda ainsi que par un autre membre du conseil rural. Ce fut l’occasion d’évoquer les conditions de vie des habitants du village face à l’occupation et à la colonisation. Lorsqu’on l’interroge sur la situation de Qusra quelques mois après sa venue à Lille, Abdelatheem nous énumère la longue liste des agressions perpétrées par l’armée et les colons israéliens. Il n’omet rien.

Entre décembre 2012 et janvier 2013, 630 arbres ont été brûlés. Durant cette même période, les villageois ont subi 48 agressions de la part des colons. Le maire rappelle : « depuis octobre 2010 à fin 2012, 2400 de nos arbres ont été détruits par les colons, 18 moutons ont été égorgés et la mosquée a été brûlée le 6 septembre 2011 ». Le 10 janvier 2013, c’était l’hiver, la neige était tombée sur Qusra. Sameer, un jeune de 20 ans s’amusait avec des amis au sud du village. Trois colons sont arrivés et ont tiré sur les lampes qui bordent la route qui mène à Qusra. Ils ont également tiré sur le jeune homme. Touché à la jambe, Sameer est maintenant handicapé. Des affrontements ont ensuite éclaté entre les jeunes de Qusra et les colons. L’armée israélienne est arrivée et a utilisé des gaz lacrymogènes en grande quantité pour disperser les villageois.

 

Abdelatheem Owda recense et photographie chaque agression physique et destruction de bien perpétrées par les colons à l’encontre des habitants de Qusra.

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Au cours de l’hiver, les colons ont détruit 200 oliviers. Les habitants du village ont donc décidé de replanter des arbres avec les enfants. Grâce à l’aide de l’ONG « Human rights watch », aux entreprises palestiniennes, à certaines entreprises israéliennes, mais aussi grâce à la solidarité des habitants de Jénine et des militants d’ISM, des activités ont été organisées pendant trois mois : 2100 oliviers ont été replantés. « Le problème, c’est que la mentalité des enfants a changé. Ils ne comprennent pas l’intérêt de cette action car pour eux, les arbres vont être détruits par les colons. Les enfants disent que si l’on détruit nos oliviers, il faut détruire ceux des colons. S’ils nous agressent, il faut les agresser », raconte Abdelatheem. Notre ami est inquiet concernant le bien-être des enfants du village. Tous sont traumatisés à cause des incessantes agressions des colons et de l’armée d’occupation. « Ils font beaucoup de cauchemars et n’osent pas sortir seuls quand la nuit commence à tomber ». Les enfants d’Abdelatheem refusent de dormir dans certaines pièces de la maison, conséquences d’incursion de l’armée israélienne en pleine nuit dans la demeure familiale. Certains enfants d’une famille qui vit à l’entrée du village dans une maison construite par leur père dans les années 70 ne dorment plus dans la maison de leurs parents. Si à l’époque il n’y avait pas de colonie aujourd’hui celle de Majdolin se situe à seulement 150 mètres de chez eux. Ils ont trop peur et sont hébergés par un cousin à l’ouest du village.

Un jour de février 2013, à 1h du matin, un agent des renseignements généraux israéliens pénètre dans la maison d’Abdelatheem. « Il m’a demandé quelle solution je proposais pour qu’il n’y ait plus de tensions avec les colons. J’ai dit qu’il fallait qu’ils arrêtent d’agresser les enfants et tous les habitants du village. Il m’a répondu que c’était moi qui les provoquais. Puis il m’a dit d’arrêter ces fameuses « provocations » ou bien il reviendrait », se souvient le maire de Qusra. Le 20 février 2013, le réseau d’électricité du village est détruit par les colons. L’agent des renseignements généraux israéliens revient et dit à Abdelatheem : « Oublie les oliviers et la terre de Qusra ». Le lendemain, un policier appelle le maire du village pour lui demander l’autorisation d’entrer à Qusra, officiellement pour « enquêter sur la destruction du réseau d’électricité ».  «J’ai dit que les habitants étaient trop en colère et qu’il était préférable d’attendre quelques jours. J’ai contacté le gouverneur de Naplouse, il était d’accord avec moi. Mais deux minutes plus tard, la police israélienne était là. Ils n’ont même pas pu descendre de leurs voitures, tous les habitants leur lançaient des pierres».

 

 

En février dernier, le réseau d’électricité de Qusra a été entièrement détruit par les colons.

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Le 23 février dernier, une vingtaine de colons d’Esh Kodesh et de Shilo, armés de fusils, fait une descente dans le village de Qusra. Ils attaquent les maisons situées à la périphérie du village, brisent les fenêtres à coups de pierres. Les jeunes du village se précipitent pour défendre leurs maisons et affrontent les colons, qui leur tirent dessus : 26 Palestiniens blessés, dont Helmi Abdul Azeez Hassan. L’homme est d’abord transféré à l’hôpital de Naplouse qui n’est pas en mesure de lui fournir les soins adéquats. Le croissant rouge intervient et parvient à négocier pour qu’un hélicoptère israélien puisse emmener le blessé à l’hôpital de Jérusalem. Rami Hassan, un adolescent de Qusra est blessé aux yeux par une balle de l’armée israélienne et son père est touché au bras alors qu’il brandissait une branche d’olivier cassée par des colons. Ces derniers pénètrent également dans la maison d’Abdelmajid Hassan, un autre habitant du village (sud de Qusra). Ils séquestrent toute la famille, tout en tirant à balles réelles dans la maison et en les menaçant de mort. Déjà en 2011, Abdelmajid avait été blessé à la jambe par une balle tirée par l’armée israélienne.

Dans la nuit du même jour, 6 voitures ont été incendiées par les colons. Un des criminels a perdu sa carte d’identité sur les lieux. Renseignements pris, il s’agissait d’un soldat, âgé de 19 ans, en congés. Depuis cette date, l’armée israélienne est présente au sud du village chaque jour. Au lendemain de l’attaque, Abdelatheem parle de l’affaire aux médias. Peu après, le maire est appelé par les renseignements généraux israéliens qui le menacent et exigent qu’il restitue la carde d’identité. Abdelatheem refuse et remet le document au gouverneur de Naplouse. La police israélienne a publié un communiqué en expliquant que la destruction du réseau d’électricité ainsi que les voitures brûlées étaient un mensonge et qu’il ne s’était rien passé. Ils ont ajouté que les habitants de Qusra avaient attaqué la police. Le lendemain, des médias israéliens sont venus enquêter. « Nous avons évoqué les attaques quotidiennes des colons. Et, justement, ce jour-là, deux ânes du village ont été volés par eux», se souvient Abdelatheem. Le journaliste s’est rendu dans la colonie d’Esh Kodesh et a retrouvé les deux bêtes. Quand il a interrogé les colons à ce sujet, ils lui ont répondu qu’ils avaient été achetés à un Palestinien.

La liste des vols, des agressions verbales, physiques, des destructions d’oliveraies ou de tout autre bien n’en finit plus de s’allonger. Il n’y a pas de répit pour les habitants de Qusra.

« Il y a quatre mois, un paysan du village qui s’appelle Akram était en train de cultiver sa terre au sud, la nuit commençait à tomber. Il a aperçu un groupe de jeunes à quelques mètres de lui mais il n’arrivait pas à distinguer s’il s’agissait de colons ou de Palestiniens. Alors, il leur a demandé. En guise de réponse, ils l’ont insulté lui et notre prophète. Les colons l’ont ensuite frappé à la tête et aux bras avec une barre de métal jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Jusqu’à aujourd’hui, Akram ne peut plus utiliser ses bras », raconte le maire. Le 21 mars 2013, les colons ont attaqué une maison isolée du village en incendiant un arbre à proximité, ainsi qu’une voiture qu’ils ont auparavant encastrée dans la maison.

« Le début de l’année 2013 est la pire que nous avons connu jusqu’à présent. Les agressions des colons et de l’armée israélienne sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes », commente Abdelatheem. Les tensions les plus vives sont au Sud du village là où se trouvent les colonies d’Esh Kodesh( environ 26 colons), Achia (une vingtaine de colons) et Shilo.

« J’encourage toujours les habitants à porter plainte quand ils sont victimes des colons mais pour cela, il faut se rendre dans un poste de police israélien et les Palestiniens y sont maltraités, menacés afin qu’ils abandonnent toute idée d’obtenir justice ». Poursuit-il.

Pour les jeunes garçons de Qusra, se déplacer en dehors du village est synonyme d’ennuis. A chaque check-point, si leur identité est relevée, ils sont certains de subir un interrogatoire où les violences verbales et physiques sont coutumières. L’armée prend leur numéro de téléphone (la carte sim permet d’être localisé à chaque instant). Ils sont ensuite relâchés à un autre check-point situé très loin de l’endroit où ils souhaitent se rendre initialement. Abdelatheem nous explique qu’il est arrivé à plusieurs reprises que l’armée fasse circuler des rumeurs auprès des habitants en affirmant que certains jeunes arrêtés étaient devenus des indicateurs pour le compte de l’occupant. Cette stratégie de division est un échec face à la solidarité des villageois.

A Qusra, les incendies d’oliviers, de voitures, de maisons ou encore de la mosquée sont récurrents. La base de pompiers la plus proche se situe à 30 minutes en voiture du village (du côté de Burin). Le temps d’intervention est donc très long. Il y a un mois, le conseil rural du village a passé un accord avec une brigade de pompiers : un terrain a été acheté (17 000 dinars jordaniens) par le conseil sur les terres de Qusra pour y établir une base. « L’argent que nous avons déboursé pour ce projet devait initialement être utilisé pour construire une école au sud du village. Mais nous avons ajourné ce projet pour faire face aux problèmes de sécurité quotidiens », explique notre ami.

Abdelatheem nous a invités à déjeuner chez lui. « Tout ce qui est posé sur ma table vient de ma terre. Mon père possédait 40 dunams, il m’en reste quatre. Dans quelques années, si la colonisation continue, nous ne pourrons plus vivre grâce à nos terres et c’est les ONG qui nous donnerons à manger ».

Mise à jour : Après notre départ de Qusra, l’armée israélienne a fait une incursion au centre du village suscitant la colère des villageois. Aux jets de pierres, la force d’occupation a répondu par des tirs à balles réelles.

Claire et moi, accompagnées de nos amis Ala’a et Shadi, sommes retournées à Qusra le vendredi 3 mai. Abdelatheem nous a expliqué que le village a accès à deux stations de pompage d’eau. L’une est située à l’entrée du village, l’autre au sud. La première puise l’eau dans une source qui alimente Qusra et la colonie de Majdolin, l’autre est utilisée pour cinq villages palestiniens dont celui de Qusra En début d’après-midi, l’armée israélienne a coupé l’eau de la première et la seconde s’est vidée très vite.

 

 

Cet homme attend depuis plusieurs heures que l’eau soit rétablie pour subvenir
aux besoins de toute sa famille .  

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Vendredi 3 mai, les habitants de Qusra n’avaient donc plus d’eau potable. Le maire nous explique que durant l’été, les coupures d’eau de la station à l’entrée du village sont très fréquentes. Dans ces cas- là, il ne reste que la seconde qui dessert cinq villages. Cette dernière est souvent à sec.

Un peu plus tard dans l’après- midi, un habitant du Sud de Qusra appelle Abdelatheem pour lui demander de venir. Nous l’accompagnons. Quand nous arrivons sur place un colon en quad est à quelques centaines de mètres de la maison. Trois véhicules de l’armée sont stationnés non loin de là. Ils font mine de nous ignorer mais arborent fièrement leurs armes. Après quelques minutes, ils sont partis.

Elsa GRIGAUT. Photos Claire Goulois. Avec l’aide précieuse de Shadi


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